Vishnu Lutchmeenaraidoo : Réconcilier politique et spiritualité
- By L' Express
- Published May 27, 2007
- Interview , Politics
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Raillé par ses adversaires qui lui trouvent une trop grande inclinaison à l’ésotérisme pour être crédible, Vishnu Lutchmeenaraidoo se veut, lui, impassible, voire au-dessus de la mêlée. Il refuse d’inscrire le concret et l’abstrait dans un rapport asymétrique.
Dès lors, il est difficile d’amener Vishnu Lutchmeenaraidoo à parler de lui-même. Qui est l’homme privé qui se cache derrière le politique ? A chaque question, il esquive le sujet, préférant ramener la discussion à l’économie. Pour l’instant, c’est le sort des petits planteurs de Riche-Terre qui le préoccupe. Mais avant d’en arriver là, il est d’abord passé par un “éveil” à leur problème. Si la méditation lui apporte des réponses, celles-ci ne sont pas seulement de nature mystique. “L’affaire des planteurs de Riche-Terre n’est pas mon plat de riz. Pourtant, j’ai ressenti quelque chose de fort par rapport à ces planteurs. J’ai réfléchi à la question, j’ai pris des contacts et c’est ainsi que j’ai réalisé pourquoi je devais être à côté de ces 250 familles fragiles. Dès qu’on est descendu sur le terrain, ils ont compris qu’ils devaient prendre leur destin en main. C’est un cas où tout est parti d’un feeling et non d’un intérêt direct”, explique Vishnu Lutchmeenaraidoo.
“Navin a été à cette
époque six fois chez moi
pour me demander de me
présenter. J’avais refusé
jusqu’à ce que le
vice-président du parti ne
me dise que je n’avais pas
le droit de dire non. J’ai
alors accepté mais j’avais
dit que je refuserais
un poste de ministre.
En fin de compte, les
événements ont conspiré
pour que je ne sois pas
candidat.”
Ce cas explicite son refus de toute dichotomie entre la politique et la spiritualité. Rappelant que les humains sont portés à devenir des êtres de raison, il n’en croit pas moins que la civilisation ne doive être dominée par la seule logique. “Par exemple, toute la dialectique de Rama Sithanen ne repose que sur des tableaux statistiques. Or, l’intuition dépasse ce champ et apporte des réponses souvent plus efficaces, même si elle est rarement acceptée parce que perçue comme relevant de l’irrationnel. L’intuition est une forme d’intelligence autre que l’intelligence rationnelle.” L’occasion de l’amener à parler de sa différence d’approche des autres ministres des Finances. Vishnu Lutchmeenaraidoo se montre, à ce chapitre, un peu plus prolixe. “Ce qui me différencie des autres, c’est que j’aborde les questions de façon latérale alors qu’ils sont dans l’horizontal.”
Ce sont les rares occasions où il évoque la “rivalité” avec Rama Sithanen. Pourtant, il ne peut éviter la comparaison. Quelque part, n’est-il pas là également pour alimenter ce jeu ? Comme Sithanen en 2005, n’est-il pas aujourd’hui présenté par le MMM comme le “sauveur” ? A cette évocation, la réponse fuse. C’est clairement quelque chose auquel il avait déjà réfléchi. “Je ne suis qu’un instrument. Je ne suis pas un sauveur. Je reste fondamentalement un élément d’un ensemble. Je ne me vois pas plus que cela. Il n’y a que Maurice qui puisse se sauver elle-même et toute transformation doit se faire dans le consensus général. Le miracle économique qu’on a connu est le fruit d’une population qui a eu l’audace de prendre son destin en main. Quant à moi, je considère qu’en politique il faut tout donner et ensuite savoir partir”, dit-il instantanément.
Puisqu’il est maintenant revenu, Vishnu Lutchmeenaraidoo compte s’investir à fond. Passant près de 6 à 7 heures sur Internet, il ne fait que travailler. Collé au reste du monde, il peut à la fois s’ouvrir à son monde à lui, à cette arrière-cour où des poules et d’autres animaux disent son attachement à des douceurs champêtres. Chez lui, tout est à l’image de sa personne. Comme cet air frêle trahi par la puissance du regard et la sérénité que dégage son être. Rôle de composition ou réelle maîtrise de soi ? Difficile de le savoir. Tout comme ce refus de s’en laisser conter par des amis. Coquetterie ou désir de se protéger et de contrôler seul son image? Il y a probablement un peu des deux tant l’homme est connu pour ses aptitudes de communicant parce qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même…
Mais, lui, se refuse à toute parole à connotation mélancolique ou encore prend-il soin de préciser qu’il n’a rien à voir avec cette perception qui veut qu’il soit une personne qui vit hors des champs référentiels de la réalité. Il se veut surtout un homme simple et accessible. Il ne voit rien d’extraordinaire à sa vie sinon ce désir de s’accomplir dans ses droits et devoirs, dans sa quête de la lettre venue de Dieu. S’il est réticent à se raconter en-dehors de l’économique, c’est qu’il insiste pour préserver sa vie privée. Se disant éloigné des clichés qu’on use pour le décrire, il se voit davantage comme un bon vivant. “J’adore vivre et je vis bien. Un bon vin, un bon repas… Je suis un épicurien”, confie-t-il avant d’ajouter que les signes de richesse qui l’entourent ne le dérangent pas. Se refusant d’adopter la posture de ceux qui sont à la fois défiants et honteux devant l’argent, il affirme que si on a la capacité de vivre bien, il ne faut pas s’en priver. “C’est l’attitude qu’on a devant l’argent qui est important. Il faut savoir profiter sans s’y attacher. Je ne suis pas attaché aux choses matérielles”, fait-il ressortir à cet effet.
Un bien matériel qui, selon certains, il aurait acquis de manière obscure. Il se souvient encore de l’époque où il était affublé du titre de “rasoir”. “C’est une campagne féroce que j’ai dû subir. Mais, comme le dit mon maître de l’Inde, ce sont toujours les manguiers chargés de fruits qui sont l’objet des pierres. Des jardiniers jettent une graine qui va germer et d’autres jardineront la terre sans rien récolter. Si j’ai pu être bon pour le pays, c’est que quelque part mon travail aboutit à quelque chose de positif. Sur le plan de ma conscience, je n’ai rien à me reprocher. Je n’ai jamais triché, ni fraudé et encore moins volé qui que ce soit. Aujourd’hui, j’ai la capacité de prendre les critiques et les compliments de manière égale. En fait, j’invite même les critiques desquelles tant de choses utiles peuvent en découler.”
C’est en s’appuyant sur la famille, son “pivot et port d’attache”, qu’il compte désormais affronter les nouvelles épreuves politiques. Et lorsqu’il lui arrive d’être découragé, il dit se tourner vers Dieu. “Car il y a dans ce geste une forme de soumission qui nous rappelle notre instrumentalité.” Dans sa parole et ses actes, Vishnu Lutchmeenaraidoo démontre la nécessité de prendre de la hauteur. C’est, ajoute-t-il, cette distance qu’il prend des choses qui lui a permis ce luxe qu’il s’est toujours permis : celui de partir quand il en a eu envie.

