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SUCRE: Bras de fer sur les terres
- By L' Express
- Published April 27, 2007
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L’industrie sucrière est rigidement réglementée. Une compagnie sucrière n’a pas la même liberté d’action pour dynamiser son efficience qu’une autre entreprise privée. Dégraissage et fermeture lui coûtent plus cher qu’à une autre. Elle ne peut même pas disposer de ses terres, son bien principal, à sa guise. Pour faire autre chose que d’y planter la canne, elle doit avoir l’autorisation du gouvernement.
Ce contrôle rigide est le résultat d’une conjonction de facteurs historique, politique et économique. Dans le temps, l’industrie sucrière était le principal employeur et le pays était miné par le chômage. Il fallait donc protéger l’emploi. En contrepartie, le gouvernement a toujours mené une diplomatie économique agressive pour assurer que le sucre mauricien ait toujours un marché rémunérateur. Le Protocole sucre avec l’Union européenne (UE) en est le résultat direct.
Les temps ont changé. Le poids économique de l’industrie sucrière aussi. Celle-ci demande régulièrement d’être mise sur un pied d’égalité avec les autres secteurs économiques. Mais la politique a parfois des raisons que la raison ignore. Tout ce à quoi le gouvernement a consenti c’est un marchandage au cas par cas à chaque fois que le secteur a eu un besoin impératif de souplesse.
C’est sous l’ancien régime travailliste que la formule de terre contre soutien à la réforme a été quasiment codifiée. Le blueprint régissant la centralisation était introduit, préconisant un plan social coûteux dans l’avantage des salariés qui perdaient leur emploi. Dans un de ses budgets, Vasant Bunwaree, alors ministre des Finances, autorisait aux sucriers de vendre des terres pour financer ce plan.
L’industrie devait réserver au gouvernement un arpent de terre pour chaque deux arpents qu’elle convertirait pour des projets fonciers. En retour, le gouvernement exonérait les développeurs des différentes taxes qui devenaient applicables dans le processus de valorisation et de vente des terres. Vue autrement, l’industrie sucrière a payé ses impôts, pas en espèces mais en terre.
Ce négoce s’est avéré un moyen moins coûteux pour le gouvernement pour se procurer la terre pour divers projets de développement : écoles, hôpitaux, logements sociaux, etc. Car la terre est une ressource limitée sur l’île et l’industrie sucrière est la seule qui en possède beaucoup. Ce même principe permettait au gouvernement d’acquérir, à travers le deal Illovo, d’importantes superficies de terrains bien situés notamment à Highlands et à Ebène. La cybercité et le boom dans le secteur foncier en sont les conséquences directes.
Pourquoi cette tradition d’affaires liant l’industrie sucrière à l’Etat a-t-elle été rompue cette fois? Deux raisons sont avancées pour l’expliquer. La première concerne la forme. Contrairement aux fois précédentes, il n’y a eu cette fois aucun préavis, aucune discussion. Pourtant, le ministre de l’Agro-industrie, Arvin Boolell, avait discuté centralisation avec les représentants de l’industrie sucrière pratiquement la veille. Aucune mention n’a été faite du changement à venir.
Le pouvoir a pratiquement sommé l’industrie sucrière de lui céder jusqu’à 2 000 arpents de terre bien située pour la soutenir dans les actions futures de réforme. Il lui a même donné un délai précis (31 mai) pour accepter cette condition à défaut de quoi les trois usines devant fermer cette année ne pourront le faire. Chantage? C’est en tout cas ainsi que l’industrie sucrière accueille la missive l’informant de la nouvelle règle du jeu.
L’autre raison pour laquelle les sucriers se rebiffent relève de l’absence de contrepartie dans le deal. Du moins, si elle existe, elle n’est pas claire pour les capitaines de l’industrie. Ceux-ci ont au contraire l’impression de régresser et de perdre des acquis.
L’Etat avait convenu de financer les coûts sociaux de la centralisation et du dégraissage à hauteur de 75 % et 70 % respectivement en puisant du fonds d’aide à la restructuration étendu par l’UE. Le nouveau deal imposé par le gouvernement ne mentionne aucun seuil.
Il y a aussi le spectre d’une nouvelle attaque au ratio de partage des revenus sucriers entre planteurs et usiniers. Ce ratio avait été revu en faveur des planteurs une première fois sous l’ancien régime travailliste quand la part revenant aux usiniers avait régressé de 28 % à 22 %. Cette part est le moyen pour l’usinier de se faire payer pour ses services. Elle est l’unique source de revenus pour lui. Elle est une des plus basses pratiquées dans le monde.
Le gouvernement vient de demander au Management Audit Bureau de revoir l’actuelle formule de partage de revenus entre planteurs et usiniers. Cette demande a plongé l’industrie sucrière dans l’incertitude totale. Elle craint une nouvelle révision à la baisse pour les usiniers, ce qui compromettrait la viabilité des investissements massifs consentis dans la centralisation.
Le sentiment de régression est vécu sur fond d’une lenteur inquiétante du gouvernement à codifier le plan de restructuration de l’industrie sucrière. Dans la conjoncture, les opérateurs craignent d’autres revers de la part des autorités. C’est dire le peu de confiance qu’inspire le gouvernement à ce secteur qui vit un moment décisif.
“L’Etat avait convenu de
financer les coûts sociaux
de la centralisation et du
dégraissage à hauteur de
75 % et 70 % respectivement
en puisant du fonds d’aide
à la restructuration étendu
par l’UE. Le nouveau deal imposé
par le gouvernement ne
mentionne aucun seuil.”
Maurice devait signer la convention de financement avec l’Union européenne à la fin du mois. Ce n’est qu’alors que celle-ci pourra débourser l’aide promise. Dans cette perspective, le gouvernement avait engagé des discussions avec la Mauritius Sugar Producers Association en vue de déterminer dans quelle mesure les gros planteurs et usiniers pourront bénéficier de l’aide européenne. Tout ce qui a été convenu alors attend encore d’être exécuté.
L’interlocuteur de la MSPA était le Government Negotiating Committee présidé par le ministre de l’Agro-industrie, Arvin Boolell. Le bureau du Premier ministre, les ministères des Finances et de l’Agro-industrie ainsi que la Mauritius Sugar Authority y étaient représentés. Les deux partenaires étaient arrivés à un accord portant sur une dizaine d’aspects de la réforme. En contrepartie à ces soutiens étendus par l’Etat, l’industrie sucrière avait accepté de discuter démocratisation et participation au capital.
Tout cela, c’était il y a un an, pratiquement jour pour jour. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Conservateur et idéologue, le gouvernement donne l’impression de vouloir revenir sur tout. Il semble vouloir optimiser le moment en amenant l’industrie sucrière à faire un maximum de concessions. Une stratégie qui peut s’avérer dangereuse.
Les sucriers ne sont pas dupes. Ils résistent. Pas question de mettre la charrue devant les bœufs. L’Etat devra assurer sa part du contrat avant de s’attendre à ce que l’industrie sucrière accepte de s’ouvrir et de partager. La condition des 2 000 arpents imposée par le gouvernement démontre clairement que pour le régime, c’est lui qui dicte. Le bras de fer est engagé.
Le statu quo est observé sur tous les fronts. Le gouvernement s’était engagé à employer une part de l’aide européenne pour financer 70 % des coûts sociaux du dégraissage et 75 % de ceux de la centralisation. En substance, cet argent servirait à indemniser les employés licenciés ou mis à la retraite : compensation en espèces, aménagement de terrain résidentiel, formation, etc. Ce seuil de participation devait être revu si Maurice parvenait à obtenir plus de 15 % de l’aide européenne réservée aux sucriers d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP).
Maurice a désormais droit à 19.4 % de l’aide aux ACP. Loin d’augmenter sa part du financement des frais sociaux de la réforme, l’Etat fait un pas en arrière. Il ne mentionne plus aucun seuil, ce qui laisse le champ libre à toutes les configurations. Dans la conjoncture actuelle, les sucriers craignent le pire.
Le gouvernement s’était également engagé à accorder un crédit–relais aux opérateurs afin qu’ils puissent aller de l’avant avec la restructuration en attendant que l’aide européenne soit décaissée. Cette disposition tenait en considération le fait que l’industrie était engagée dans une course contre la montre par rapport à la restructuration. Un an après, aucune suite n’a été donnée à cette promesse.
Le modèle de développement avait été finalisé. L’industrie allait évoluer de manière intégrée pour produire à la fois sucres (blanc, brut, spéciaux, industriel), éthanol, et électricité. Aujourd’hui, l’intégrité de ce “cluster” est attaquée. L’éthanol en est exclu au nom de la justice à Alcodis Ltd. Cela affaiblit une source de revenus pour l’usine sucrière qui n’a plus le monopole sur la production de l’alcool.
L’industrie sucrière subventionne le prix du sucre sur le marché local. Celle-ci devait être graduellement éliminée d’ici à 2008. On attend encore de commencer.
L’endettement, estimé à plusieurs milliards de roupies, est un facteur qui handicape la réforme du secteur. Le gouvernement avait promis d’y apporter une solution. Il doit encore s’y atteler. Idem pour la promesse de reconsidérer les restrictions imposées à l’industrie en ce qui concerne la gestion des devises.
Le Global Cess Fund, constitué d’une contribution obligatoire prélevée directement des revenus sucriers, devait être rationalisé. Il brasse dans les Rs 500 millions. On attend encore de voir comment.

