Présent à chaque contrôle
Autre fait qui intrigue : comment se fait-il qu’aucun officier n’ait remarqué l’absence physique de Jean-Pierre Ismaël pendant cinq jours ? Or, selon nos informations, il y a eu 36 exercices d’appel nominal entre le moment où le défunt s’est, selon la thèse officielle, donné la mort et celui où son cadavre a été trouvé en état de décomposition, jeudi.
L’appel se fait à six reprises tous les jours. Une première fois tôt le matin quand les détenus sortent de leur cellule, une deuxième avant qu’ils ne sortent vaquer à leurs tâches quotidiennes, une troisième à midi alors qu’ils rentrent pour déjeuner, une quatrième avant qu’ils ne sortent de nouveau pour reprendre leurs travaux, un cinquième quand ils rentrent dans l’après-midi et une dernière fois à la fermeture des cellules.
Selon notre source, la cellule où se trouvait le cadavre était désaffectée et servait de lieu d’archives à l’administration de la prison. La clé serait en possession des membres de la Prison Security Squad (PSS). Notre interlocuteur avance que Jean-Pierre Ismaël a été conduit dans cette cellule car il aurait fait du bruit dans la nuit de samedi à dimanche dernier pendant le passage du cyclone Diwa au large de Maurice. Il était détenu dans une des cellules de la Segregation Protection Unit (SPU).
On aurait transféré le détenu dans la soirée de lundi. Trois prisonniers, qui se trouvaient dans les cellules de la SPU, allèguent qu’il se plaignait d’avoir été tabassé. Il porterait des traces de coups.
Entre-temps, les deux sœurs de Jean-Pierre Ismaël, Diana et Patricia, sont inconsolables. Elles ne veulent toujours pas croire que leur frère est décédé. Vers 18h jeudi, Diana reçoit un appel téléphonique anonyme à son domicile.
À l’autre bout du fil, la voix d’un homme
l’informe que son frère est mort en prison depuis quelques jours et que les autorités ne veulent pas ébruiter l’affaire. Selon Diana, l’homme devait être un détenu car il lui a dit que les prisonniers ne pouvaient plus respirer l’odeur que dégageait le cadavre.
Coup de fil anonyme
«Al donn enn depozisyon stasyon la polis et dir zot les toi get to frer dan prizon. Lerla to pu konn la verite», lui conseille l’auteur de l’appel. Diana informe sa mère et ses proches avant de partir au poste de police de Roche-Bois.
«Mon frère a été arrêté le dimanche 26 février. Nous nous sommes rendues au tribunal de Port-Louis le lendemain pour le voir mais en vain. Le mardi 28
février nous sommes parties à la Prison centrale pour lui apporter des vêtements mais l’accès nous a été refusé.
Nous avons demandé la permission de le voir mais les gardes-chiourme nous ont répondu que ce n’était pas possible. Jean-Pierre était sûrement déjà mort. Ce qui explique pourquoi il nous a été impossible de le voir en visite deux jours après son arrestation.
Le comble est que jeudi, ma mère a appelé la prison entre 14 et 15h pour avoir des nouvelles de mon frère. Elle ne pouvait pas se déplacer car elle est handicapée. On lui a dit qu’il se portait bien.
On lui a ensuite demandé si elle connaissait le montant qu’elle devrait fournir comme caution pour la remise en liberté conditionnelle de Jean-Pierre. Ma mère a répondu qu’elle savait qu’elle devait réunir la somme de Rs 10 000 pour le faire libérer la semaine prochaine.
C’est pourtant ce même jour (Ndlr : jeudi dernier) que j’ai reçu un appel anonyme pour me faire savoir que mon frère est mort. Pourquoi n’avons-nous pas été informées officiellement qu’il était mort ? Comment se fait-il que l’institution pénitentiaire n’était pas au courant de cette mort ? Je crie à l’injustice. Son corps était en état de décomposition et personne n’a rien vu. C’est impensable. Ils ont traité mon frère comme un animal et je ne vais pas accepter cela si facilement», déclare Diana en larmes.
Tine, la mère adoptive de Jean-Pierre, raconte que, la dernière fois qu’elle a vu son fils remonte au 26 février. Ce dernier avait été arrêté ce jour-là pour possession d’un couteau et une charge provisoire de bearing offensive weapon avait été retenue contre lui en cour le lendemain avant qu’il ne soit transféré en détention provisoire à la Prison centrale.
Il devait fournir une caution de Rs 10 000 pour retrouver la liberté conditionnelle. «Ena dimunn pe fer keis pli grav et pe sorti e a koz enn kouto zot finn ramas mo garson et finn pran so lavi.» Interrogée sur le suicide présumé de son fils, Tine répond : «Mo pa dakor. Mo pa pou les sa koum sa mem. Mo oule zot retourn mo garson vivan.»
Cette dernière raconte à 5-Plus dimanche qu’elle a adopté Jean-Pierre alors que celui-ci avait six mois : «Mary-Joyce, sa mère biologique, n’avait que 20 ans à l’époque et m’avait confié son unique fils car elle n’avait pas les moyens de l’élever. Je me suis occupée de lui comme mon fils et aujourd’hui on me rend son cadavre.»
Mary-Joyce déclare, pour sa part, que le père de Jean-Pierre est décédé l’an dernier. Celui-ci était son unique enfant : «Il venait souvent me voir. La dernière fois c’était le jour de son arrestation. C’est très triste et très dur pour une mère d’apprendre que son fils a subi une mort atroce. Je veux simplement connaître la vérité pour empêcher les autres mères de détenus de vivre le même calvaire.»
Patricia, l’autre sœur de Jean-Pierre, s’est rendue à la Prison centrale pour rencontrer le commissaire Bill Duff. Ce dernier lui a assuré qu’une enquête a été instituée pour faire la lumière sur cette affaire : «Je garde confiance en Bill Duff. J’ai été informée que , dans les registres, il a été inscrit que Jean-Pierre était présent à chaque contrôle effectué par les gardes-chiourme. Chose impossible car le rapport d’autopsie mentionne que la mort remonte à plus de six jours. Je sais que la vérité finira par éclater.».
Jean-Pierre laisse quatre enfants. Tessa, 11 ans, Aswell, neuf ans, Samuel, sept ans et Sarah, cinq ans. Il vivait en concubinage avec une Rodriguaise avant de se séparer de celle-ci qui est repartie. Selon sa sœur Diana, son vœu le plus cher était de vivre de nouveau avec ses enfants mais le destin en a décidé autrement.
Après des agressions - dont celle mortelle de Steve Labonne - des mutineries, des trafics de drogue, des saisies d’armes et de portables dans le milieu carcéral, la Prison centrale fait parler d’elle dans une affaire macabre.
Bill Duff : «C’est clair qu’il y a eu une erreur»
Ce que dit la loi
Le Reform Institutions Act de 1988 est clair. En cas de décès d’un détenu, l’officier en charge doit annoncer la nouvelle aux proches du défunt. Or, tout laisse croire que la règle n’a pas été respectée dans le cas de Jean-Pierre Ismaël. Le rapport d’autopsie indique que le défunt est mort par asphyxie due à la pendaison depuis cinq jours. Sa mère avait pourtant appelé la prison ce même jeudi pour avoir des nouvelles de son fils mais en vain. C’est, à la suite d’un appel anonyme émanant de l’intérieur de la prison, que Diana, la sœur, a su que son frère n’était plus en vie et que son cadavre était en état de décomposition dans une cellule.
5-Plus dimanche reproduit ci-dessous l’article 9 du Reform Institution Act de 1988 concernant les procédures à suivre en cas de décès d’un prisonnier : Notification of death, illness, transfer, etc.
- Upon death or serious illness of or serious injury to a detainee, or upon his removal to an outside hospital, the officer-in-charge shall at once inform the detainees’s spouse, if any, or any other near relative and any other person previously designated by the detainee.
- Upon the death of a detainee in prison – the medical officer shall attend at the prison and record the cause of death and the previous medical history and treatment; the officer-in-charge shall inform the minister and the police, and shall cause the death to be registered in accordance with section 41 of the Civil Status Act.
- A detainee shall be informed at once of the death or serious illness of a near relative.
- Every detainee shall have the right to inform his near relative at once of his imprisonment or his transfer to another prison.
Le commissaire des prisons est catégorique : «C’est une affaire très sérieuse. C’est clair qu’il y a eu une erreur.» Deux enquêtes sont en cours : une instituée par la police et une autre départementale sous la supervision d’un deputy commissionner of prisons. L’enquête départementale a été ouverte à la suite de cette affaire, précise Bill Duff, pour déterminer pourquoi les procédures n’ont pas été respectées et s’il y a eu des erreurs individuelles. Il y a beaucoup de mouvement à la Prison centrale de Beau-Bassin. Ce qui nécessiterait deux enquêtes pour déterminer les responsabilités.
À la question de 5 plus dimanche - est-il normal qu’un prisonnier on remand soit détenu à la Prison centrale - Bill Duff nous a fait la déclaration suivante : «C’est tout à fait normal. Il y a 300 à la Prison centrale et 300 autres à GRNO.»
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