Ni moralisme, ni jugement à l'emporte-pièce. Mais ni laxisme, non plus, ni cette politique de l'autruche qui s'abriterait derrière le prétexte que ce n'est qu'un cas isolé pour dispenser de se poser quelques questions essentielles. En commençant par nous interroger sur notre propre regard, en nous demandant si, parmi les sentiments les plus avouables, l'émoi et la stupeur ressentis - ou, parmi les attitudes les moins dignes, les curiosités quant à l'identité de ces jeunes - auraient été les mêmes si les protagonistes de ces séquences hard avaient été, disons, des drop outs du secondaire.
 
 Ne sommes-nous pas trop résignés, face à certains destins en apparence marqués dès la naissance, à ne plus nous émouvoir s'ils échouent dans la drogue, le commerce sexuel, la dégradation comme seule condition de survie ? À l'autre extrême de la représentation de l'autre, quel est donc cet amalgame inconscient que nous faisons entre un itinéraire scolaire bien noté et une maturation psychologique sans heurts ? Selon les visions les plus simplistes de la scolarité et de la réussite académique, les jeunes qui se sont prêtés à ce tournage à caractère pornographique étaient sur la voie du travail qualifié, si ce n'est d'une formation universitaire - et il y a tout lieu d'espérer qu'ils le soient effectivement. Nous avons, là, la preuve que l'on peut arriver, et semble-t-il avec un certain succès académique, en Form VI, tout en ayant continué à porter, à l'abri du regard des éducateurs, une certaine forme de mal-être, si ce n'est un mal d'être.
 
 Lorsque le premier cas de Sida est apparu à Maurice, voici déjà une vingtaine d'année, un ministre de la Santé un peu inconscient, se voulant rassurant, laissait entendre que nos mœurs nous protégeraient de la pandémie. Même au sein de la classe politique, il s'est trouvé quelques lénifiants personnages pour affirmer, et pas uniquement au sujet du Sida, que les Mauriciens étaient trop religieux pour être atteints par la dissolution des mœurs que, à cette époque, on pensait pouvoir associer uniquement aux sociétés occidentales, cela en s'obstinant à ignorer la disruption des équilibres traditionnels qu'avait déjà provoqué, chez nous, la mutation industrielle. Aujourd'hui que le Sida est devenu un de nos plus vifs motifs d'inquiétude, que les familles sont démunies face au choc des générations, que de nombreux crimes de sang - passionnels ou vengeurs - révèlent aussi la banalisation de l'infidélité conjugale, sans doute est-on mieux en mesure de s'apercevoir à quoi on expose une société quand la survie même de son économie l'engage à des profonds bouleversements mais que ses dirigeants l'enferrent - et l'enferment - dans une définition figée

 

de l'identité culturelle.
 
 Parce qu'on a refusé de voir ce qui se passait parmi nos jeunes, au sein de nos familles, sur nos lieux de travail, parce qu'en dépit des grands discours sur la Gender Equality, on n'a pas suffisamment mesuré la portée des aspirations des femmes, on a laissé se développer, entre le réel et sa représentation imaginaire, des tensions qu'il sera de plus en plus difficile de gérer. Des tensions entre l'autorité des familles et les licences que s'accordent les jeunes, entre le discours sur l'effort et le mérite et la requête actuelle du " tout tout de suite ", entre la sobriété qu'on voudrait encore présenter comme une valeur honorée et des schémas de consommation qui la prennent en défaut. À ce dernier chapitre, à bien voir, ce n'est pas tant que des adolescents soient émoustillés par des clips pornographiques qui est le plus choquant, c'est le fait qu'ils disposent de coûteux téléphones 3-G pour les recevoir qui interpelle le plus.
 
 Le ministère de l'Éducation nous apprend que la collégienne des clips bénéficie actuellement d'un suivi psychologique. Cela est tout à fait appréciable. La possibilité de verbaliser, de se resituer dans un rapport de langage humanisant est, à n'en point douter, capital pour un sujet qui, pour des raisons qu'on ignore, a été victime de la violence qu'est la pornographie, ce qu'un grand critique de cinéma, Jean Collet, dans la revue Études, définissait comme un représentation mensongère du plaisir sexuel. Mais quid des acteurs masculins de ces rapports mis en scène ? N'auraient-ils pas besoin, eux aussi, d'un suivi psychologique ? Continuera-t-on longtemps encore à croire que l'homme, le mâle, est fondamentalement un prédateur, qu'il est plus excusable, moins dégradé ou moins atteint que la femme après sa participation à un débordement de violence sexuelle ? Si on croit cela, c'est qu'on n'a rien compris à ce qui s'est passé depuis un demi-siècle, depuis l'apparition de la pilule. 
 
Qu'ils soient garçons ou filles, nos adolescents et jeunes adultes doivent aujourd'hui gérer une situation nouvelle. Une santé mieux suivie pendant leur enfance, une meilleure alimentation et la pratique du sport leur donne, parfois avant quinze ans, des corps d'adultes. La plus grande protection dont ils bénéficient, si ce n'est une surprotection parentale, la perspective d'études plus longues, l'absence de responsabilités jusqu'à la fin de l'adolescence diffèrent l'âge de la maturité réelle, cela pouvant n'advenir, dans certains cas, que vers 25 ans. Entre le corps adulte et l'esprit adulte, il peut s'écouler dix ans dans un no man's land psychologique et émotionnel. Cela ne veut pas un no sex land. Et c'est bien cela qui laisse les éducateurs si démunis.
 
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